samedi 20 septembre 2014

Moi y en a vouloir des sous.

L'article qui suit est un résumé des relations que la Chine et la Russie ont entretenues ces 20 dernières années dans le domaine énergétique. Tous les commentaires, les compléments d'information et les corrections seront les bienvenus.

Le 16 juillet les USA annonçaient la mise en place d'une nouvelle série de sanctions contre la Russie. Elles sont spécifiquement dirigés contre deux institutions financières Gazprombank OAO et VEB, chargées de financer les compagnies pétrolières russes, et contre Gazprom et Novatek les deux plus grosses compagnies gazières de Russie. Elles ne pourront désormais plus bénéficier d'aucun financement américain.

Tout cela peut sembler dérisoire, mais ces sanctions touchent un point faible de l'économie russe : l'incapacité à financer par elle-même sont industrie pétro-gazière, qui fournit pourtant les 3/4 des revenus de la Russie. Depuis des années la Russie dépend donc de fonds étrangers pour construire les infrastructures permettant l'extraction et l'acheminement des hydrocarbures. La Chine est un des principaux bailleurs de fonds de la Russie dans le domaine de l'énergie, principalement par le biais de la Banque Chinoise de Développement qui prête de l'argent contre un remboursement en nature sous la forme de livraisons de gaz ou de pétrole.

La Banque Chinoise de Développement :

La CDB fut fondée en 1944 dans le but de soutenir les objectifs politiques du gouvernement, tout en soulageant les autres institutions bancaires chinoises. La CDB tient un rôle central dans la stratégie de développement économique de la Chine, elle propose une source de financement à grande échelle et sur le long terme pour la construction d'infrastructures et de projets industriels, dans le but de briser le goulot d'étranglement stratégique causé par la demande en énergie, en ressources naturelles et en moyens de transport créée par la croissance rapide de la Chine. La CDB est un lien entre les ambitions stratégiques du gouvernement chinois et les intérêts commerciaux des entreprises chinoises, parce que les financements qu'elle propose pour soutenir les accords transfrontaliers, lient la politique de l'état aux activités commerciales. La banque fournit des fonds aussi bien aux entreprises chinoises qu'aux producteurs d'énergies (compagnies pétrolières, ...) et aux états riches en ressources naturelles.



Prêts contre énergie (loan for oil) :

Le 17 février 2009, la CDB fit deux prêts de 15 et 10 milliards de dollars à deux compagnies pétrolières russes selon ce modèle du "loan for oil" : Rosneft, la compagnie pétrolière nationale, et Transneft, qui détient le monopole des oléoducs en Russie. Il s'agissait du plus gros prêt jamais consenti à des entreprises russes. En échange, ces deux compagnies s'engageaient à livrer à la CNPC 300000 barils par jour pendant 20 ans par une dérivation de l'oléoduc ESPO vers la frontière chinoise.

Cet argent arriva à point nommé pour ces deux compagnies qui cherchaient désespérément des fonds pour financer leur dette à court-terme ainsi que d'importants projets de développement. La construction de cette dérivation d'un longueur de 70 km fut aussi financée grâce à cet argent et achevée deux ans seulement après la signature du contrat. D'après un porte-parole de Transneft, le contrat stipulait que la compagnie ne pourrait accéder à l'argent qu'après le début de la construction de cette dérivation. On notera au passage que selon le dissident Alexei Navalny, 4 milliards de dollars auraient été détournés par Transneft lors de la construction de la dérivation.


(cliquez sur l'image pour l'agrandir)


La Russie avait proposé à la Chine la construction d'un oléoduc dès 1994. En 2001, c'est Mikhail Khodorkovsky et sa compagnie Yukos qui fit la première proposition concrète d'oléoduc et commença des négociations avec Pékin. Mais sa tentative de supplanter le monopole de Transneft, compagnie dirigée par Nicolas Tokarev ancien du KGB et ancien supérieur de Poutine à Dresde, sur le transport du pétrole destiné à l'export fut l'une des raisons qui conduisirent à son arrestation en 2003 et à son emprisonnement.

En 2004, Rosneft, compagnie pétrolière d'état dirigée par Igor Sechin, ancien agent du GRU et proche de Poutine, cherchait à racheter une filiale de Youkos afin de ne pas être absorbée par sa rivale Gazprom. Manquant d'argent et pressée par le temps, Rosneft se tourna vers la Chine et accepta un prêt selon des termes qui lui étaient très défavorables, et le regretta rapidement. L'augmentation des taux du LIBOR en 2005 fit que Rosneft eut de plus en plus de mal à rembourser sa dette. Rosneft demanda alors une renégociation des termes du contrat. Mais en 2007, les conditions du marché changèrent et il devint plus profitable pour Rosneft de vendre du pétrole à l'Europe qu'à la Chine. Les demandes de révision du prix de vente mirent les Chinois en colère qui voyaient le prix initialement obtenu comme une récompense de leur générosité. Rosneft menaça alors de ne pas renouveler le contrat en 2010, ce qui impliquait que la dérivation de l'oléoduc ESPO vers la Chine ne serait pas construite, car le renouvellement du contrat en 2010 était une des conditions de la construction. Les Chinois cédèrent.

En dépit d'une complémentarité évidente : la Chine est le plus gros consommateur d'énergie et la Russie le plus gros producteur, les négociations s'éternisèrent. Le problème était que chacun avait peur d'être le dupe de l'autre : "la Chine est très séduisante", révélait Vladimir Milov ancien ministre de l'énergie, "mais derrière les sourires de façade il y a un grand manque de confiance." Khodorkovsky décrivait les Chinois comme étant "de très âpres négociateurs, mais des partenaires scrupuleux" tandis que "les fonctionnaires russes ont démontré à la Chine que l'ambition personnelle et les chamailleries comptent plus pour la bureaucratie russe qu'un partenariat fiable". Lors d'une session de négociation à Pékin, Séchin manifesta son impatience et demanda à ce que tout soit réglé en 48 h, ce qui selon un témoin russe provoqua l'hilarité des négociateurs chinois.

C'est la crise de 2008 qui servit véritablement de déclencheur et amena les Russes a enfin concrétiser le projet initié par Khodorkovsky. La baisse des cours du pétrole combinée à la crise économique, ainsi qu'à une certaine frilosité des bailleurs de fonds occidentaux lassés de la corruption généralisée en Russie, fit que plusieurs compagnies pétrolières se tournèrent vers le gouvernement. Elles lui demandèrent de les aider à rembourser les dettes contractées auprès des banques occidentales. Certaines compagnies étaient tellement endettées qu'elles mettaient en péril le rente pétrolière russe. C'est ce qui explique le succès du modèle oil-for-loan.

C'est ainsi qu'au matin du 1er janvier 2011 le pétrole se mit à couler dans la dérivation de l'ESPO en direction de la Chine. Mais en mars de la même année on apprenait qu'une dispute avait éclaté entre la Russie et la Chine. Rosneft et Transneft accusait CNPC de lui devoir 100 millions de dollars sur les versements effectués en janvier et en février. Selon le porte-parole de Transneft Igor Dyomin : "ils payaient 1 dollar de moins par tonne, en mai ils ont même payé 3 dollar de moins". CNPC voulait revoir la formule de paiement, arguant du fait que les Russes lui vendaient le pétrole au même prix qu'ils le vendaient au terminal de Kozmino sur la côte pacifique alors que les coûts de transport étaient plus élevés. Ils justifiaient une nouvelle fois cette demande en disant qu'ils pouvaient acheter du pétrole ailleurs mais que les Russes ne pourraient jamais trouver de bailleurs de fonds aussi généreux que les Chinois.

Source des importations de pétrole de la Chine 2013.

Mais les Russes n'en démordirent pas, Igor Dyomin alla jusqu'à accuser les Chinois de "vouloir interférer dans les affaires internes de la Russie et de leur imposer un socialisme dont la Russie était sortie depuis longtemps." Il se fit même plus acrimonieux en disant que si les conditions ne plaisaient pas aux Chinois, Transneft vendrait son pétrole à d'autres : "les principaux clients de Transneft sont le Japon et la Corée du Sud ; la Chine est le troisième et les USA le quatrième. Le pétrole de l'ESPO est considéré comme un bon remplaçant du pétrole d'Alaska, nous croyons donc que bientôt les USA pourraient devancer la Chine dans le classement de nos clients". Le contentieux prit fin en février 2012, quand Rosneft et Transneft consentirent à un rabais de 1,5 dollar par baril (soit environ 10 dollar par tonne), ce qui constituait un manque à gagner de 3 milliards de dollars par rapport au contrat initial, les Chinois s'engageant à rembourser leur dette estimée à 134 millions de dollars.

Quand Rosneft racheta TNK-BP pour 54 milliards de dollars en octobre 2012, elle contracta une énorme dette. C'est ainsi que dès février 2013, Rosneft chercha à emprunter 20 à 30 milliards de dollars à la Chine sur les 40 milliards restant à réunir pour finaliser l'achat de TNK-BP, les besoins immédiats étant couverts par un emprunt de 31 milliards aux sociétés de courtages Glencore, Trafigura et Vitol. Le 18 octobre 2013, Rosneft signait un mémorandum avec CNPC qui donnait un accès direct à la compagnie chinois aux champs pétroliers de l'est sibérien. Rosneft reçut un paiement d'avance d'un montant de 70 milliards de dollars en échange d'une promesse d'augmentation des exportations de pétrole de 300000 barils par jour. CNPC contrôlera 49% de la future joint-venture qui exploitera le champ pétrolifère de Srednebotuobinsk récemment découvert. Rosneft accepte de partager un champ aussi lucratif dans le seul but d'éponger sa dette qui se monte à plus de 70 milliards de dollars.

Début 2014, Rosneft recevait un premier versement de 20 milliards de dollars. Igor Sechin affirmait pourtant que ces emprunts ne serviraient pas à rembourser les dettes de Rosneft, mais seraient investis dans des projets stratégiques tels que l'exploitation des gisements arctiques avec Exxonmobil et un programme de modernisation des raffineries estimé à 25 milliards de dollars.

En novembre 2013, Vladimir Poutine signait une loi libéralisant l'exportation du gaz naturel, mettant ainsi fin au monopole de Gazprom. Cette loi était le fruit d'une requête faite au Ministère de l'Energie par G Timchenko, propriétaire de la compagnie gazière Novatek, en novembre de l'année précédente, où il demandait la permission d'exporter le gaz d'un gisement situé près de la péninsule de Yamal, au nord de la Russie. Ce gisement est exploité par Novatek en collaboration avec Total et CNPC au sein de la joint venture Yamal LNG. Pour ceux qui ne le saurait pas encore, Timchenko est un intime de Poutine, co-actionnaire de la société de courtage d'hydrocarbures Gunvor et de la société de bâtiments Stroytransgaz.

Christophe de Margerie, PDG de Total s'inquiétait en mai dernier, de ce que la crise ukrainienne pourrait causer des retards dans le développement du projet. En effet, de nombreuses banques européennes et des compagnies japonaises avaient décliné toute participation au projet en raison des incertitudes liées à la situation en Ukraine. Le 21 mai dernier, V Poutine et son homologue chinois signait un contrat gazier de 400 milliards de dollars. En parallèle, Novatek signait un accord avec la Banque Chinoise de Développement (CDB). Dans cet accord la CDB s'engageait à "faciliter le projet de financement dans les meilleures conditions possibles dès le quatrième trimestre 2014 [...] et de faire tout ce qu'elle pourra pour fournir les financements nécessaires pour les 15 prochaines années". C'est à cette occasion que Chen Weidong, directeur de la stratégie de la CNOOC faisait remarquer que "la Russie et la Chine ne semblait être complémentaires que lorsque la Russie était dans le besoin".

En juillet 2014, soit quelques semaines seulement après la première série de sanctions décrétées contre la Russie en représailles de son rôle dans la crise ukrainienne, Sechin demandait à l'état russe une avance de 40 milliards de dollars à prélever sur le fond souverain de la fédération de Russie pour l'aider à rembourser ses encours de 12 milliards de dollars cette année et de 18 milliards l'année prochaine, ce qui représente le budget cumulé de la santé, de l'éducation et du logement. Sechin reçu une fin de non-recevoir de la part de Medvedev, le fond souverain devrait servir entre autres à financer le développement de la Crimée.

Consécutivement à la dernière série de sanctions, il est impossible à la Russie de lever des fonds sur les marchés occidentaux, elle repose désormais entièrement sur la Chine. Les Russes comptent apparemment sur la Chine pour les soutenir pendant la crise économique dans laquelle la Russie est en train de plonger. Lors du Stockholm China Forum qui s'est tenu en août dernier, des représentants chinois confiaient qu'avant l'annexion de la Crimée, Xi Jing Ping avait appelé Poutine en le priant instamment de "trouver une solution politique et de respecter la souveraineté de l'Ukraine", il n'en tint aucun compte. Ils reconnaissaient aussi que la Chine n'était pas seulement le vainqueur de la crise ukrainienne, et que si une nouvelle guerre froide avec la Russie devait se produire, la Chine serait face à un choix qu'elle ne voulait pas faire. En revanche, la Chine pourrait profiter de l'ascendant qu'elle prend sur la Russie pour gagner du terrain en Asie Centrale où elle compte bien étendre son influence aux dépens du Kremlin, en dépit des protestations de ce dernier

Les sanctions décrétées par l'UE et les USA touchent aussi la fournitures des technologies indispensables à l'exploitation des champs pétro-gaziers, ce qui pourrait causer des problèmes de sécurité, voire tout simplement conduire à l'arrêt de l'activité, en particulier du forage off-shore, Poutine reconnait lui-même, que dans ce domaine "[rien] ne serait possible sans les efforts conjoints de Rosneft et Exxonmobil. Notre expérience montre qu'il est pratiquement impossible, ou au moins très difficile, de développer ce genre de projet seul." En revanche, il n'est pas certain que la Chine soit capable de pallier les déficiences de la Russie dans ce domaine.

9 commentaires:

  1. Et moi qui me demandais si vous n'étiez pas en train de laisser un peu tomber votre excellent blog, ces derniers temps... Je comprends maintenant à quoi vous passiez votre temps !

    Superbe boulot, très intéressant et instructif. Merci.

    On voit, décidément, que ceux qui croient voir en la Russie "le chef des BRICS" ou encore "l'allié de la Chine" se trompent lourdement.

    La politique étrangère de Poutine est dramatique pour la Russie. A mon avis, elle la condamne vraisemblablement à devenir, à terme, un pays au territoire réduit, un pays ruiné, de seconde zone.

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  2. Parce qu'à force d'isoler la Russie, de gaspiller ses ressources pour maintenir une clique de siloviki et d'oligarques (parfois avec les deux casquettes, comme Setchine) vivant dans le passé et refusant de moderniser le pays, d'affaiblir celui-ci en le rendant dépendant de la Chine qui lorgne sur la Sibérie, eh bien je ne vois qu'une issue : la débâcle.

    Malheureusement, pas seulement de Poutine et de ses amis et clients, mais de toute la Russie et de tous les Russes. Et ça ne me réjouira vraiment pas.

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  3. Une suggestion, Symmaque.

    Pourriez-vous faire le même genre d'étude sur les relations économiques, particulièrement dans le domaine des hydrocarbures, entre la Russie et les Etats-Unis ?

    Je ne trouve pas de synthèse sur la question et je me sens plutôt incapable d'en faire une moi-même.

    Bon, évidemment, je me rends compte que c'est un sacré boulot. :-)

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    1. Ok, je veux bien essayer, je vais voir ce que je trouve.

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  4. Vu votre talent pour trouver des sources, notamment russes (pour ces dernières, la barrière de la langue me handicape, c'est rédhibitoire), je suis raisonnablement optimiste. ;-)

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    1. Par contre soyez patient, il m'a fallu environ 1 mois et demi de recherches + lecture + écriture pour faire cet article, je ne connaissais pas grand chose au sujet avant de commencer ;)

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  5. Ça ne se voit pas du tout. :-)

    Sinon, ce n'était qu'une suggestion... Je sais bien que c'est un boulot monstre.

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  6. Symmaque, franchement, chapeau. On voit ici combien il est long de pondre un article lorsque l'on a une exigence de recherche, j'en sais quelque chose à mon petit niveau.

    Quand je vois certains guignols comme Berruyer nous sortir des rafales d'articles quotidiennement dont le fond frôle l'indigence d'une gamelle de somalien, chacun devrait se poser des questions, et pourtant, l'économie, c'est plus son domaine.

    votre travail est admirable; continuez!!

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