vendredi 10 octobre 2014

Indifférence face au sort des Catholiques d'Ukraine.

On s'indigne, dans les milieux catho-nationalistes, et à juste raison, du sort des Chrétiens de Syrie et d'Irak, victimes des groupes terroristes islamiques. On arbore un ن sur son profil facebook ou twitter en signe de solidarité. Peu importe que les exactions des jihadistes aient été exagérées et utilisées comme propagande au service du régime d'Assad afin de discréditer l'opposition et de le faire apparaître aux yeux des opinions occidentales comme la seule alternative. Le Patriarche des Chaldéens de Bagdad Monseigneur Sako, s'il reconnaît les enlèvements, les expropriations et l'obligation du paiement de l'impôt en tant que dhimmis, dément en revanche toutes les rumeurs de décapitations et de crucifixions sur les Chrétiens, d'ailleurs fondées sur des témoignages d'origine douteuse : 
« Il n’y a rien eu de ce genre. Aucune décapitation. À Mossoul, de l’argent a été volé, mais les chrétiens n’ont pas été attaqués physiquement. Il y a eu un exode de masse et beaucoup de panique dans la plaine de Ninive. Les personnes ont été littéralement chassées de leurs propres villages. Il n’y a eu qu’un mort, un homme qui a tenté de traverser un check point dans un moment de tension. »
L'Oeuvre d'Orient et l'Aide à l'Eglise en Détresse n'ont pu confirmer que des Chrétiens aient été victimes de ce type d'exactions, seuls les Musulmans non-sunnites ont été visés. Assad en revanche ne se gêne pas ni pour persécuter les Chrétiens qui s'opposent à lui ni pour bombarder monastères et villages chrétiens pour en faire porter la responsabilité aux djihadistes, ni pour se livrer à des manigances encore plus vicieuses comme celle du village de Maaloula ou de la tristement célèbre "Katiba des Tchétchènes" dont les ficelles étaient probablement tirées de beaucoup plus loin, mais c'est une autre histoire.

On se préoccupe nettement moins du sort des Catholiques d'Ukraine, qui subissent pourtant des vexations depuis le début de la conquête de la "Novorossia" qui s'accomplit sur fond de guerre de religion.
A l'époque soviétique, cette église était complètement illégale et un des principaux pôles de résistance au pouvoir soviétique. Elle fut ensuite persécutée sous Yanoukovitch, pour sa participation active en faveur de la révolution orange en 2004-2005 et pour s'être élevée trop ouvertement contre la corruption croissante en Ukraine. Ces persécutions s'exerçaient tout particulièrement contre la seule Université Catholique que compte l'Ukraine. Vous pourrez lire ici une interview du Recteur de cette Université datant de 2010 et détaillant les vexations subies de la part du pouvoir de Yanoukovitch. Il y explique aussi le retour du révisionnisme quant à l'histoire soviétique, et en particulier autour du personnage de Staline ; il parle aussi de la politique du Ministre de l'Education de l'époque, qui déclarait publiquement que les Ukrainiens de l'ouest n'étaient pas de vrais Ukrainiens "ni culturellement, ni confessionnellement ni linguistiquement". Lors de la cérémonie d'investiture de Yanoukovitch il n'y eut pas, conformément à la loi, de cérémonie œcuménique mais des prières qui furent prononcées par le seul Kirill Patriarche de Moscou. Le recteur dénonçait alors la création subreptice d'une église d'état contrôlée par le patriarcat de Moscou et particulièrement agressive à l'égard de l’Église catholique. Comme son prédécesseur soviétique, le gouvernement de la Fédération de Russie a toujours été hostile à l’Église Grecque Catholique, qu'elle voit toujours comme un outil du Vatican pour pénétrer l'"espace canonique" de l’Église Orthodoxe Russe. 

Cette hostilité s'est manifestée dès les premiers jours de l'annexion de la Crimée au début du printemps dernier, les officiels de l’Église Grecque Catholique parlaient même de "persécution totale". Le Père Volodymyr Zhdan témoigne de la détresse de son église : "en ce moment toute la vie de l'Eglise Catholique Ukrainienne en Crimée est paralysée". Depuis l'arrivée des troupes russes en février, trois prêtres ont été enlevés, pour le Père Zhan "ces multiples kidnapping ne sont pas un accident". Les trois prêtres, dont le père Kvych, avaient été enlevés par les services de sécurité russes, et accusés de faire partie d'une "Armée SS" car ils auraient fournis des armes à la marine ukrainienne. Le père Kvych reconnaît avoir apporté de la nourriture aux soldats victimes du blocus et avoir donné deux gilets pare-balles à des journalistes. Après avoir été libérés, les trois prêtres purent heureusement gagner le continent avec l'aide de paroissiens. Plusieurs églises grecques catholiques ont été victimes de vandalisme, d'autres ont même été brûlée. En Crimée, plusieurs membres du clergé ont reçu des appels téléphoniques de menace ; devant la maison d'un des prêtres enlevés un message fut laissé disant que "cela serve de leçon aux agents du Vatican". Pour l'Archevêque Stepan Soroka, chef de l'archéparchie de Philadelphie :
"Le régime de Moscou est intolérant envers les différences, et l’Église Grecque Catholique est dépeinte comme un ennemi affreux, accusée d'être fasciste et pro-nazie" [...] "les enlèvements des prêtres sont un message aux autres prêtres et à toute la communauté catholique en Crimée : vous n'allez plus bénéficier ici d'un environnement favorable, peut-être devriez-vous plier bagage et ficher le camp". 
En juillet dernier c'est sur le continent que 3 prêtres ont de nouveau été enlevés par des membres de l'armée de "Novorussie". Le Père Tikhon Sergiy Kulbaka livre un témoignage de sa captivité : 
« Trois hommes de l’armée de la Nouvelle Russie sont sortis d’une voiture située à côté de la mienne. J’ai tout de suite réalisé que c’est moi qu’ils voulaient. Ils m’ont obligé à monter dans leur voiture, puis ils m’ont endormi avec une éponge imbibée de chloroforme. Ils me disaient de prier parce que ma dernière heure était venue – raconte le prêtre – puis ils tiraient en l’air ». Le Père Sergueï n’a pas été torturé, mais il a été privé de l’insuline nécessaire au contrôle de son diabète. « Au fil des jours, ma situation se détériorait, et je les ai suppliés de me donner mes médicaments. » Après une semaine de captivité, les ravisseurs ont été rejoints par un homme au fort accent moscovite – contrairement aux autres ravisseurs qui étaient clairement de Donetsk. Il a interrogé le prêtre pendant quatre jours consécutifs. À son douzième jour de séquestration, le Père Sergueï a eu les yeux bandés et on l’a fait monter dans une voiture. Il était convaincu qu’il allait bientôt être tué, mais après un court trajet, ses ravisseurs l’ont laissé seul. Il a attendu quelques heures, avant de réalisé qu’il était enfin libre. « J’ai vécu des moments dramatiques, mais j’ai toujours trouvé force dans la prière – témoigne-t-il. Quand ma tension artérielle augmentait à cause du manque de médicaments, je commençais à réciter le chapelet. Et comme par miracle, mon cœur recommençait à battre plus lentement. »
On trouve un autre témoignage du Père Kulbaka ici, où il explique que ses ravisseurs le torturaient en lui refusant ses médicaments dans le but qu'il se "convertisse" : "tu es notre ennemi ! tu vas mourir lentement à moins que tu ne te convertisses ! la conversion dans leur esprit était la renonciation à l'Eglise Grecque Catholique pour une transition vers la patriarcat de Moscou". Selon le Père Kulbaka, il n'y a jamais eu de conflit entre les croyants des deux églises dans le Donbass. Le Nonce Apostolique en Ukraine, l'Archevêque Thomas Gullickson appelle à soutenir les catholiques d'Ukraine, avertissant que l'expansion de la Russie dans le pays avait provoqué l'instabilité et faisait craindre un retour de la persécution politique :
"Le danger d'une répression de l’Église Grecque Catholique existe dans les régions d'Ukraine où la Russie pourrait établir sa prédominance ou continuer son agression au travers d'actes terroristes. De nombreuses déclarations en provenance du Kremlin laissent peu de doutes quant à l'hostilité et à l'intolérance de l'Orthodoxie russe vis-à-vis des Ukrainiens grec-orthodoxes. Il n'y pas de raison d'exclure la possibilité d'une nouvelle répression à grande échelle, comparable à celle de 1946, qui se fit avec la complicité de leurs frères orthodoxes et avec la bénédiction de Moscou".
Une autre forme de répression, insidieuse cette fois, permet d'éliminer légalement le clergé catholique dans les territoires passés sous contrôle russe. Les prêtres et les religieuses catholiques qui officiaient en Crimée connaissent des difficultés pour obtenir un renouvellement de leur permis de séjour. Une religieuse catholique polonaise s'est vu répondre, alors qu'elle venait déposer une demande de renouvellement, que de toute façon son permis ne serait pas renouvelé.

Et les agressions envers les Chrétiens d'autres confessions continuent. Le 8 juin dernier, deux religieux protestants et leurs fils furent enlevés et tués par les séparatistes au prétexte qu'ils avaient aidé les soldats de le "junte de Kiev", on retrouva leurs corps deux semaines plus tard portant des traces de torture dans une fosse commune. La cathédrale de Lugansk appartenant à l'Eglise Orthodoxe de Kiev a été saisie par les Cosaques du Don, de charmants garçons, qui après en avoir chassé les prêtres, ont décidé d'en faire leur quartier général.

Il faut savoir que depuis le début de la guerre nombreux sont les Ukrainiens membre de l'Eglise Orthodoxe de Moscou qui, outragés par le soutien de celle-ci aux "séparatistes", préfèrent rejoindre l'Eglise de Kiev. Cette tendance est fâcheuse pour le Patriarcat de Moscou qui a pour ambition d'obtenir la primauté au sein de l'église orthodoxe, et qui, pour cela, doit garder le contrôle de l'Eglise Orthodoxe d'Ukraine dépendante du Patriarcat de Moscou :
Depuis le début de la Guerre Froide, le Patriarche de Moscou a tenté par divers moyens d'arracher au Patriarche de Constantinople la primauté au sein de l'église orthodoxe. L'argument de Moscou est fondé sur la puissance : l'EOR a plus d'évêques et plus de croyants que toutes les autres églises orthodoxes réunies. Mais le problème est que l'EOU dirigée par le Métropolite Volodymyr représente environ la moitié de la structure du patriarcat de Moscou. Ainsi, sans le contrôle de l'Ukraine, l'église russe perd son argument principal pour obtenir la primauté et un levier primordial pour la réalisation de ses ambition néo-impériales.
C'est le cas de la des paroissiens de l'église de la Sainte Protection, située à Lviv et rattachée à l'église de Moscou, qui souhaitaient que leur église soit transférée sous la juridiction de l'église de Kiev. Mais l'évêque de Lviv affilié au Patriarcat de Moscou prétend dans une lettre que les paroissiens y auraient été contraints par la force :
"La décision d'organiser un vote sur le transfert vers l’Église de Kiev a été prise le 7 septembre lors d'une réunion de la congrégation durant laquelle en dépit des protestations des paroissiens. [...] Le 14, la congrégation refusa de voter et chassa les rebelles. Le vote auquel participèrent des passants, eut le résultat que voulait les rebelles. Le 28 des inconnus agressifs emmenés par les mêmes initiateurs n'ont pas permis aux fidèles et aux prêtres de rentrer dans l'église. Le matin les portes étaient fermées et le portail barré avec des chaînes. L'église était encerclée de gens qui n'avaient jamais été des paroissiens."
L'évêque prétend aussi que tout s'est produit sous la supervision de la police. L'archevêque Yaroslav Pryriz du diocèse de Sambir-Drohobych affilié au Patriarcat de Kiev dément cette version et explique que : 
"La paroisse a exprimé son désir de rejoindre le Patriarcat de Kiev. Ils se sont réunis, ont annoncé la tenue du scrutin et l'ont annoncé à l'évêque Filaret. Tous les actes religieux et légaux étaient corrects. [...] La plupart des gens préfèrent maintenant l'Eglise d'Ukraine, ils ont collecté 300 signatures et même ceux qui hésitaient, se sont rangés du côté de la majorité. Nous ne voulons pas que cette situation s'envenime, et les Russes ont tiré avantage de la situation."
Le patricarche Kirill prétendait, dans une lettre adressée en août dernier à l'ONU, à l'OSCE et au Patriarcat de Constantinople, que les Catholiques de l'ouest de l'Ukraine et les Orthodoxes fidèles à l'Eglise de Kiev, qu'il appelle "schismatiques", étaient les responsables du déclenchement de la guerre à cause du soutien qu'ils apportèrent à Maïdan et qu'ils menaient une guerre d'extermination contre l'orthodoxie russe dans l'est de l'Ukraine. Cette lettre qui reprend de manière parallèle la propagande du Kremlin qui veut qu'une junte nazie ait pris le pouvoir à Kiev et pratique un génocide sur des populations désignées par le terme vague de "russophones", a été supprimé sans explications du site de l’Église Orthodoxe Russe quelques jours après sa mise en ligne. (mais on peut encore la trouver dans le cache de Google)

En septembre dernier le Patriarche Filaret, Primat de l'Eglise Orthodoxe du Patriarcat de Kiev publiait une lettre ouverte au Patriarche Œcuménique Bartholomé de Constantinople. Cette lettre venait en réponse à la lettre publié par Kirill, Patriarche de Moscou. Pour Alexander Sagan, (je vous encourage à lire son interview) professeur au département d'études religieuses de l'Institut de Philosophie Skovoroda, la publication de la lettre de Kirill 10 jours avant l'invasion des troupes russes en Ukraine et lui a apporté une justification idéologique. Alexandre Sagan explique que les transferts de paroisses d'un patriarcat à l'autre sont le fruit de la situation, mais qu'on ne peut pas parler de "guerre de religion", même si les experts et les ecclésiastiques de l'Eglise de Moscou interprètent ces faits comme la manifestation d'une guerre ou de pressions. Il revient aussi sur le fait que l'Eglise de Moscou a joué un rôle important le déclenchement de la guerre :
"Il n'est plus possible de cacher la participation du clergé de l'Eglise de Moscou dans la vaine tentative d'apporter une substance idéologique à la "Novorossia", ni sa coopération ouverte avec les terroristes. [...] Toutefois, une analyse plus profonde de la situation montre que ce qui s'est passé dans l'est, est le fruit de longues années d'activité des idéologues du "Monde Russe" et de l'inaction des services de sécurité ukrainiens. J'ai récemment vue une liste d'organisations religieuses membres de l'Eglise de Moscou, dont des ONG, qui utilisent le terme "Novorossia" dans leur nom depuis longtemps. [...] Malheureusement, dans ses décisions synodales l'Eglise de Moscou n'a jamais pris de position claire vis-à-vis du concept de "Monde Russe" et des religieux participant à la création de la "Novorossia".
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Exposition d'une icône lors d"une manifestation de soutien à la Novorussie le 2 août dernier.
L'œcuménisme chrétien n'est pas à l'ordre du jour, pour Vsevolod Chaplin, conseiller de Kirill, "les valeurs de la civilisation orthodoxe surpassent toutes les valeurs humaines et même chrétiennes, l'individu n'a aucune importance et le plus grand honneur pour lui est de mourir pour la civilisation orthodoxe". 

Une conséquence concrète de la composante religieuse de cette guerre, se retrouve dans la manière dont Igor Strelkov, ancien "ministre de la défense" de la fantoche "République Populaire de Donetsk" s'adressait à ses hommes dans cette ordonnance, où il leur commande d'ailleurs de cesser de basphémer. Il les qualifie "d'Armée Orthodoxe au service du Seigneur Jésus et de son peuple".  Un éditorial sur le site officiel des rebelles affirmait : " Nous combattons pour la Foi du Christ [...] après que l'Occident a déclenché une nouvelle campagne dans le but de détruire le monde slave et orthodoxe. C'est pourquoi l'Opolcheniye (milice) est appelée Armée Orthodoxe ..."
Igor "Strelkov" Girkin baise une icône (remarquez le reflet de son comparse Borodai)

Fait curieux, l'église orthodoxe russe semble avoir un sérieux penchant pour l'Islam. Le chef de la diplomatie de l'église orthodoxe russe déclarait lors d'une visite en Arabie Saoudite que : "La Russie et le monde islamique ont beaucoup en commun. Nous sommes indissociables : la Russie est inséparable du monde musulman, puisque des millions de musulmans y vivent, et le monde musulman est inséparable de la Russie et du monde orthodoxe dont de nombreux membres vivent dans de nombreux pays musulmans. [...] Nous avons des convictions en grande partie semblables sur la famille et la société, et sur le rôle de la religion et de la morale dans leurs vies". Vladimir Poutine lui-même reconnaît que le "la Russie est un état multiethnique et multiconfessionnel. Le christianisme oriental est, selon certains théoriciens, plus proche de l'Islam que du Catholicisme" et c'est pour cette raison que les musulmans ne devraient pas avoir peur de venir vivre à Moscou. (et ils ne se gênent pas pour le faire d'ailleurs ...)
Des "séparatistes pro-russes" : sur la portière est écrit "Djihad Orthodoxe"

L'impérialisme soviétisme, l'impérialisme russe historique et l'impérialisme religieux de l’Église Orthodoxe Russe, imprégnée de la mystique de la troisième Rome, se confondent dans un improbable syncrétisme qui s'incarne dans la personne de Poutine, qui, persuadé d'être investit d'un double mandat historique et religieux, se rêve en "Tsar-Libérateur", être chimérique associant Pierre le Grand et Staline, qui élèvera la Russie à une place conforme à ses mérites, et réalisera sa mission historique.
 
Pendant ce temps-là les Ukrainiens déboulonnent des statues de Lénine, pour les remplacer par des croix...

Des activistes pro-russes manifestent devant la statue de Lénine à Karkhiv en mars 2014

Aujourd'hui une croix et un drapeau ukrainien l'ont remplacée.


3 commentaires:

  1. Oh le grandiose billet ! Le chaînon manquant ! Le texte qui manquait, à balancer en pleine face à tous les cathos français en pleine pâmoison poutinienne !

    Que dire ? Bravo Symmaque, magnifique travail.

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  2. Excellent travail, comme toujours Symmaque! Exigeant et limpide!!

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  3. Très bon travail encore une fois.
    J'avais rêvé d'un article comme celui-là, m'en étais confié à Boréas puis y ai renoncé devant l'ampleur de la tâche. Vous l'avez réalisé de votre côté et le résultat est bien meilleur que ce que j'aurais pu envisager de faire moi-même.

    Bravo !

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