jeudi 27 novembre 2014

Impact de la suspension de la livraison du Mistral sur le contrat Rafale avec l'Inde.

On a dit beaucoup de choses sur les conséquences qu'aurait un refus de la France d'honorer son contrat auprès de la Russie. On a en particulier évoqué le risque que les Indiens coupent cours aux négociations dans le cadre du contrat portant sur la vente de 126 avions Rafale à l'Inde pour le montant colossal de 20 milliards de dollars. Trouvant cette affirmation quelque peu péremptoire, et surtout voyant mal les Indiens annuler brusquement ce contrat après 3 ans d'âpres négociations alors qu'une bonne partie de leur flotte aérienne est clouée au sol et que les tensions se font plus vives avec les Chinois, je me suis mis en quête de déclarations ou même d'allusions d'officiels indiens qui pourraient corroborer ces craintes.

Les sources.

En recherchant avec Google les mots clef Mistral Russia France Rafale contract India on obtient comme premier résultat un article du site "Russia & India Report" paru le 05/09/14, où l'on nous dit en effet que la France risque de perdre son contrat avec l'Inde au cas où elle refuserait de livrer les navires à la Russie.

En passant en revue les autres résultats, on tombe sur un article de JP Basquiast du 23/08/14 sur le site Médiapart, (article repris sur le site prorusse saker) qui parle aussi du risque que cela ferait courir pour "l'avenir concret des futurs rapprochement euroBRICS que nous recommandons ici qui serait compromis. Comment dans de telles perspectives les pays du BRICS pourraient-ils faire à l'avenir confiance tant à la France qu'à l'Allemagne et autres Etats européens, si ceux-ci sont de simples pions manipulés par les Etats-Unis pour faire échouer de tels rapprochements". D'après des "sources non officielles", qu'il omet de nommer, "les Indiens repousseraient la signature MMRCA jusqu'à la livraison des Mistral pour juger du degré d'autonomie de la France vis-à-vis de l'Amérique". Soit. Mais toujours pas de source officielle pour corroborer tout cela.

On remarquera au passage que la seule source officielle, et qui n'est pas mentionnée dans l'article, se trouve dans l'article du Times of India auquel il est fait référence. On y apprend que d'après des "sources du Ministère de l'Intérieur", les "négociations commerciales pourraient se conclure dans les 3 mois". On remarque aussi que l'article en question ne fait aucune mention du Mistral, ni d'un quelconque délai posé à la signature du contrat, mais insiste au contraire sur la nécessité pour l'Inde qu'il soit conclu au plus vite.

L'agence de presse gouvernementale russe ITAR-TASS, diagnostique l'impact négatif d'un refus sur les relations avec l'Inde sur la foi de l'expert Joseph Henrotin qui nous explique que l'Inde prendrait très mal qu'un pareil affront fût fait à son indéfectible allié : la Russie.

On trouve ensuite divers blogs indiens et pakistanais, qui reprennent d'ailleurs l'article de Russia & India Report, mais aussi le site dedefensa.org du très verbeux Philippe Grasset (article repris par le site europesolidaire site où intervient aussi Basquiast et qui renvoye vers le site du saker), site dedefensa qui reprend aussi l'article de Basquiat, le monde est petit... (pour l'anecdote son article est repris sur le site de la section Bassin d'Arcachon et Val de l'Eyre du Parti Communiste ...)

Le lien entre la livraison des Mistral et le contrat du Rafale est aussi évoquée par P de Villiers dans cette interview.

Le site américain defensenews.com évoque aussi cette affaire dans cet article. L'article cite Philippe Folliot, député centriste du Tarn et Secrétaire de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale. Il déplore la perte de crédibilité diplomatique de la France (voir sur son blog), et le risque de perdre les contrats en cours de négociation avec l'Inde et l'Arabie Saoudite sans se justifier davantage. Remarquons au passage qu'il serait curieux que l'AS prenne le risque de s'aliéner la France, alors que celle-ci est un des principaux opposants au régime d'Al Assad dont le principal soutien est la Russie. L'article cite aussi des "sources" du Ministère de la Défense indien qui, elles, affirment qu'il n'y a aucun lien entre les deux affaires.



L'article de "Russia & India Report"

L'article de "Russia & India Report" a particulièrement retenu mon attention. Tout d'abord parce que c'est celui qui est le plus fréquemment repris et cité en référence, mais surtout parce que cette publication fait parti du réseau Russia Beyond the Headlines qui est la version anglaise de Rossiyskaya Gazeta. Comme il est expliqué sur le site du journal, Rossiyskaya Gazeta est "publiée par le nouvel Etat russe. Elle a été fondée par le Gouvernement de la Fédération de Russie [...]", ". C'est source n'est donc pas neutre, c'est le moins que l'on puisse dire, puisque que cette publication est la propriété de l'Etat russe et que par conséquent les journalistes et les "experts" qui y interviennent, sont payés par lui.

L'article cite d'abord Arnaud Dubien, chercheur attaché à l'IRIS et spécialiste de la Russie, selon qui la France risquerait de perdre son contrat avec l'Inde. Il évoque des "officiels du Ministère français de la Défense qui, dans des conversations privées, reconnaissent que s'ils ne livrent pas le Mistral à la Russie, la France perdra le contrat [...]". Il voit lui-aussi dans la décision de F Hollande la marque de pressions américaines et allemandes. Le problème est que si cet Arnaud Dubien est bien chercheur attaché à l'IRIS, il est surtout le Directeur de L'Observatoire Franco-Russe, un centre d'analyse politque qui a été crée par le Conseil économique des entreprises françaises et russes de la Chambre de Commerce et d'Industrie Franco-Russe. Ce Conseil Economique est présidé depuis octobre 2013 par Gennady Timchenko qui comme on l'a déjà évoqué sur ce blog est l'un des oligarques les plus proches de V Poutine. Un rapide coup d’œil au CV de Monsieur Dubien montre qu'il est diplômé de Langues'O, spécialiste du monde post-soviétique sur lequel il a signé de nombreux articles pour l'agence de presse gouvernementale RIA-Novosti et membre du Club de Valdai, mais rien n'indique qu'il dispose d'une expérience et d'une expertise particulière ni sur l'Inde ni sur les questions de défense de ce pays.


L'article continue en citant une source au Ministère de la Défense indien, source que le rédacteur de l'article a pu contacter bien qu'il affirme qu'elle n'est pas autorisé à parler à la presse... Cette source dit que "l'Inde" suit l'affaire de près, et affirme que "lorsqu'une telle somme d'argent est payée et qu'un fournisseur utilise la géopolitique pour reporter ou suspendre la livraison, on peut se poser des questions". Il semble que la dernière affirmation soit l'avis propre de la source en question et pas une opinion officielle puisque la source reconnaît qu'il est trop tôt pour dire si la livraison ou non du Mistral aura un impact sur la décision du gouvernement indien. Le journaliste conclut le paragraphe en signalant qu'il n'avait pas pu contacter le Ministère de la Défense et ne disposait donc d'aucune déclaration officielle.

La seule source officielle indienne est mentionnée dans le dernier paragraphe de l'article. Le rédacteur y cite une déclaration du Air Chief Marshal Arup Raha, Chef d'état-major de l'Armée de l'Air indienne, dans un article de l'Hindustan Times. Le titre de cet article est des plus évocateurs : "L'Armée de l'Air indienne ne peut se permettre aucun délai dans le contrat du Rafale". Raha ne donne pas de date mais affirme que la signature du contrat "se fera bientôt". L'article cite aussi un officiel du Ministère de la Défense qui révèle que "le Rafale a passé la ligne d'arrivée. Il est trop tard pour prendre part à la course. La porte est fermée". Notons que cette déclaration n'est elle pas reprise par le journaliste russe. Dans cet article de l'Hindustan Times, on ne trouve aucune mention, aucune allusion, à l'affaire du Mistral, pas même un sous-entendu. La mot d'ordre est : le contrat du Rafale doit être signé au plus vite.

Mais le journaliste russe n'en démord pas, il termine en invoquant d'anonymes "observateurs de l'industrie [de l'armement]" à Delhi selon qui des "pressions croissantes" allaient s'exercer pour abandonner le partenariat avec la France après que celle-ci a suspendu la livraison du Mistral à la Russie.

Tirons maintenant un bilan de cet article. Un journaliste travaillant pour le journal officiel de l'Etat Russe cite un "expert", directeur d'un think-tank financé par le big business russe et présidé par un proche de Poutine, qui rapporte d'hypothétiques bruits de couloirs du Ministère de la Défense français. Puis il cite une source anonyme qui, bien qu'elle soit tenue au secret se confie à lui, et lui révèle qu'elle ne sait pas si l'affaire du Mistral aura une influence sur la décision du gouvernement indien dans le contrat du Rafale. Enfin, il mentionne un article d'un journal indien qui tend à démontrer, déclarations officielles à l'appui cette fois-ci, que l'Armée de l'air et le gouvernement indien veulent conclure le contrat du Rafale au plus vite. Mais notre journaliste russe ne trouve rien de mieux pour réfuter cet article, qu'il cite lui-même en dépit qu'il contredise la thèse de son propre article, que d'invoquer d'anonymes (et probablement hypothétiques) observateurs de Delhi.

Ce qu'en dit la presse indienne.

Je me suis ensuite intéressé à ce que disait la presse indienne au sujet de cette affaire. Peut-être peut-on y trouver des indices d'un mécontentement indien vis-à-vis de la position française, ou d'une soudaine défiance quant à la fiabilité de la France en tant que fournisseur et partenaire.

Je me suis focalisé sur les trois principaux journaux indiens : Times of India, Hindustan Times et The Hindu, dont des articles pris en référence par le Russia & India Report et Mediapart. J'ai recherché les articles traitant du contrat du Rafale et ceux parlant de refus de la livraison du Mistral par la France, mais parus après l'annexion de la Crimée, c'est-à-dire au mois d'avril.

Sur le Mistral : 

The Hindu : 1 article traite du Mistral : DCNS hopes to expand footprint in India paru le 7 novembre 2014. Il expose des généralités très factuelles  le désirs des firmes européennes, dont Airbus et DCNS, du s'établir davantage en Inde et sur les projets en cours. Antoine Sajous responsable de DCNS Asie-Pacifique est interrogé, il parle de l'intention de sa compagnie de renforcer son activité en Inde, mais n'évoque à aucun moment le Mistral et la Russie.

Times of India et Hindustan Times : on ne trouve qu'un article concernant le Mistral dans chacun de ces journaux, et il concerne report de livraison du Mistral, l'un vient de Reuters l'autre de l'AFP. Mais on ne trouve toujours pas d'allusion à un possible remise en cause du contrat Rafale.

Sur le Rafale :

Comme on pouvait s'y attendre on trouve beaucoup plus d'article concernant le Rafale.

Hindustan Times : 2 articles concernant le Rafale et plus généralement la coopération dans le domaine de la défense et du nucléaire entre l'Inde et la France. On trouve l'article du 3 septembre cité par R&IR, où le CEMAA Arup Raha affirme que "L'Armée de l'Air indienne ne peut se permettre aucun délai dans le contrat du Rafale. L'autre article évoque brièvement le Rafale, il rapporte la conclusion du meeting entre Jacques Audibert, conseiller diplomatique de F Hollande et Ajit Doval, conseiller à la défense et le PM Narendra Modi : "lors de la réunion les deux camps se sont entendus pour accélérer le contrat Rafale [...]".

The Hindu : 3 articles : Rafale deal to top French Foreign Minister’s agenda / ‘Rafale will empower India with advanced technology’ / France confident of clinching Rafale deal

Le premier article rapporte des sources diplomatiques révèlent que "les négociations avancent pas-à-pas. Le rythme est donné par l'importance du contrat. Manifestant de l'optimisme, les sources observent que " nous espérons que cet accord sera signé en temps voulu. Vu qu'il n'y aucun problème majeur qui gêne cet accord". [...]  Des sources au sein de l'industrie de la défense révèlent que la formule de partage de travail entre Dassault et Hindustan Aeronautics Limited (HAL) est achevée. [...] Les officiels de chez HAL ont annoncé qu'un terrain avait été choisi à Bengalore sur lequel [sera située l'usine où] les éléments principaux de l'avion seront produits".

On apprend aussi que lors de la visite de Fabius, un contrat portant sur le développement conjoint d'un missile a été conclu.

Le troisième article cite des sources qui informent que " "de réels progrès" ont été réalisés pendant ces négociations. Sur les 4 comités chargés de travailler sur le partage du travail et les transferts de technologies vers HAL, 3 ont donné un avis positif pour l'acquisition du Rafale".

The Times of India : c'est là que l'on trouve les 3 articles les plus complets et les plus intéressants : le premier date du 16 juillet et titre "L'Inde fait des progrès dans le contrat Rafale de 20 milliards de dollars". Selon l'auteur "l'Inde continue paisiblement les négociations pour l'acquisition de 126 Rafales [...] les négociations ont atteint le stade où elles peuvent être conclues en moins de trois mois, puisque 50% du contrat et l'accord inter-gouvernemental ont été finalisés". En dépit des relances des Allemands, des Anglais, des Américains et des Russes, "les hauts responsables du monde de la défense sont parfaitement clairs, il n'y aura pas de retour en arrière sur le projet MMRCA en cours". L'article nous apprend que le gouvernement Modi a déclaré que le projet MMRCA était "une priorité absolue", en raison de la menace que présente la Chine.

Dans les deux autres articles (ici et ) on apprend que, bien que 90% du projet de contrat soient prêts, les négociations entre l'Inde et la France achoppent sur les réticences de la France quant à la prise en charge complète de la construction de 108 appareils par HAL. Les Anglais, les Allemands et les Russes en ont profité pour revenir à la charge et rappeler que leur offre était toujours valable. L'Ambassadeur de Russie en Inde a même été jusqu'à remettre en question la pertinence du choix de Delhi pour l'avion français : "Les Rafales se feraient écraser par les Sukhoi-27 comme des moustiques par une nuit d'août". Mais la législation indienne sur l'approvisionnement en matière de défense ainsi que les règles de la Commission Centrale de Vigilance sur les appels d'offres, ne permettent pas de "retour en arrière" pour ce type de contrat. L'Inde n'a pas d'autre choix que de signer le contrat avec la France ou bien de recommencer à zéro le processus de sélection entamé il y a huit ans.


L'affaire de la livraison du Mistral à la Russie indiffère la presse indienne, aucune trace des "sources non-officielles" qui affirment que "les Indiens repousseraient la signature MMRCA jusqu'à la livraison des Mistral pour juger du degré d'autonomie de la France vis-à-vis de l'Amérique". Les journalistes indiens semblent de même ignorer les "observateurs de l'industrie [de l'armement] à Delhi" selon qui l'Inde allait "abandonner le partenariat avec la France après que celle-ci a suspendu la livraison du Mistral à la Russie". Aucun article ne l'évoque, ni explicitement ni même par le biais d'une allusion, pour expliquer le délai dans la signature du contrat Rafale. La seule explication de ce retard est la pierre d'achoppement dans les négociations que constitue le refus de Dassault d'être le seul responsable de la vente et de la livraison de l'ensemble des 126 appareils, y compris ceux fabriqués en Inde. Toutes les sources citées insistent sur le fait que la signature est imminente du fait que l'Inde a un besoin urgent de cet avion en raison du regain de tension avec la Chine et le Pakistan. En outre, la législation indienne prévoit qu'en cas de rupture du contrat, la sélection doive reprendre à zéro, ce que ne peuvent se permettre les Indiens. L'affirmation de JP Basquiast selon laquelle "les Indiens repousseraient la signature MMRCA jusqu'à la livraison des Mistral pour juger du degré d'autonomie de la France vis-à-vis de l'Amérique" est parfaitement infondée, ce qui explique peut-être la nécessité pour lui d'invoquer d'anonymes "sources non-officielles".

Les relations Inde-USA dans le domaine de la défense.

Si l'on en croit Basquiat et surtout Grasset, l'Inde chercherait à développer une "politique nouvelle" sous la conduite du "Premier ministre Modi, qui justement veut une ligne plus indépendante pour l’Inde, c’est-à-dire une ligne sortant des normes du Système (et de la prépondérance US)", et c'est pour cela que "les Indiens repousseraient la signature MMRCA jusqu'à la livraison des Mistral pour juger du degré d'autonomie de la France vis-à-vis de l'Amérique". L'Inde se méfierait donc des USA et de ses alliés et Narendra Modi serait l'initiateur d'une nouvelle ligne politique visant à échapper à l'impérialisme américain.

Le problème est qu'en 2014 les USA sont devenu le premier fournisseur d'armement à l'Inde dépassant ainsi la Russie.


Les USA et l'Inde ont signé pour de 10 milliards de contrats d'armement depuis 2007. L'Inde est sur le point de conclure un contrat de 2,5 milliards de dollars pour la livraison de 22 hélicoptères Apache qui l'ont emporté face à leur concurrent russe. De plus lors de sa visite aux USA en septembre dernier Modi et Obama ont renouvelé pour les 10 prochaines années un accord de coopération dans le domaine de la défense.

En fait, l'Inde a commencé à diversifier ses importations d'armes depuis le conflit de Kargil en 1999 à cause de la fâcheuse tendance qu'à la Russie à ne pas respecter les délais de livraison, à augmenter les coûts au cours de l'exécution d'un contrat, à rechigner au transfert de technologie et à ne pas fournir les pièces détachées en temps voulu.

Un des exemples les plus récents et les plus parlant est celui du port-avion "Vikramditya". Au début des années 2000 l'Inde était à la recherche d'un remplaçant pour le porte-avion vieillissant INS Viraat. En 2004, l'Inde et la Russie s'entendirent et signèrent un contrat d'un montant de 974 millions de dollars portant sur la transformation en porte-avion d'un navire de l'époque soviétique dont la livraison était prévue en 2008. Toutefois en 2007, les chantiers navals Sevmash, qui effectuaient les travaux, annoncèrent qu'ils ne pourraient pas tenir les délais et qu'il leur fallait 2,9 milliards de dollars pour pouvoir terminer les travaux. En 2008, un responsable de Sevmash estimait que le travail n'était qu'à moitié fini et que l'Inde devrait payer encore 2 milliards de plus. Un officiel du Ministère de la Défense russe alla même jusqu'à déclarer que "si l'Inde ne paye pas, nous garderons le porte-avion". Le navire ne fut livré qu'en 2012, et l'Inde dut débourser 2.2 milliards de dollars, soit 2.5 fois le prix initialement convenu.

Ce changement d'orientation de la politique de défense indienne ne fut pas sans déplaire à Moscou. Dans une tribune publiée en 2013 par l'Ambassade de Russie en Inde, le gouvernement russe se plaint de ce que depuis 10 ans l'Inde se soit tournée vers les USA, la France et Israël pour ses achats d'armements.

Dans la déclaration où il expose sa vision du partenariat stratégique Inde-USA, et qu'il débute en appelant les deux nations à  "aller de l'avant ensemble", 
Modi insiste sur la nécessité pour "les USA et l'Inde de s'engager à étendre et à renforcer leur partenariat stratégique afin d'exploiter au mieux le potentiel de nos deux démocraties et les liens naissants entre nos peuples, nos économies et nos entreprises. Ensemble nous recherchons une amitié sincère et durable qui renforcera la sécurité et la stabilité, contribuera à l'économie globale et promouvra la paix et la prospérité pour nos citoyens et à-travers le monde".

Dans leur déclaration commune, Obama et Modi rappellent que "aujourd'hui notre partenariat est robuste, sincère et durable, et qu'il va se renforcer. La collaborations bilatérales entre nos deux pays a atteint un niveau jamais connu auparavant. [...] Beaucoup de choses se sont passées depuis 2000, où le PM de l'époque Atal Vajpree déclarait que nous étions des alliés naturels".

En fait, Modi a tellement envie de faire sortir son pays du "Système" et de l'influence américaine qu'il a convié B Obama à participer à la fête nationale du Jour de la République en tant qu'invité d'honneur : "j'espère qu'un ami viendra nous voir ...."
L'invitation a été acceptée par la Maison Blanche, qui devra même décaler le discours sur l'état de l'Union pour qu'Obama puisse se rendre en Inde.  BHO sera le premier président américain à qui est fait cet honneur. Et nul doute qu'un accueil particulièrement chaleureux lui sera réservé puisque l'Inde est un des pays du monde où les USA sont les plus populaires.
Si les liens entre Delhi et Washington se font plus étroits, la collaboration avec la Russie se fait plus âpre. Le développement du chasseur furtif de 5ème génération T-50 connaît de nombreux contre-temps : refus des Russes de partager des informations techniques, médiocrité des moteurs et coût exorbitant (lire aussi ici). Dans le même temps, la Russie signait pour la première fois de son histoire un accord de coopération militaire avec le Pakistan lors de la visite du Ministre de la Défense Sergei Shoigu le 20 novembre dernier. C'était la première visite d'un Ministre de la Défense russe au Pakistan depuis 45 ans. Moscou a donné son vert à la vente d'hélicoptère de combat, ce qui n'est pas sans inquiéter Delhi.

Bilan.

En bref, le report de livraison du Mistral n'a aucune incidence sur le contrat Rafale. Les Indiens ne se préoccupent pas de cette affaire, ils se focalisent sur leurs propres problèmes de sécurité, et entendent acquérir au plus vite les moyens de contrer le Pakistan et de rivaliser avec la Chine. Comme on l'a montré, la renonciation au contrat Rafale contraindrait l'Inde à relancer le processus de sélection, ce qui repousserait de plusieurs années la livraison de nouveaux chasseurs. Même un "observateur de Delhi" comme Bharat Karnad, (ancien membre du Conseil consultatif sur la sécurité du Conseil National de Sécurité et actuellement enseignant au Centre de Recherche Politique basé à Delhi), qui pourtant est opposé à ce contrat Rafale qu'il qualifie "d'avion d'avant-hier pour des besoins de demain" et qui blâme son coût exorbitant, reconnaît qu'une des priorités du nouveau Ministre de la Défense est la finalisation de ce contrat (lire aussi ici).

Toute cette histoire n'est en fait qu'une opération d'agit-prop' russe, orchestrée par les médias d'états russes, et à laquelle ils donnent du crédit grâce à des "experts" stipendiés. Ces fausses informations sont ensuite disséminées et amplifiées par des journalistes et des analystes qui trouve là matière à exprimer leur anti-américaniste recuit et à recycler leur grille d'analyse erronée au mépris de la réalité. Ils en sont réduits à invoquer d'anonymes "sources non-officielles" qui prétendent que l'Inde veut "juger du degré d'autonomie de la France vis-à-vis de l'Amérique", et à voir dans la politique de Modi la volonté de sortir du "Système" et de la "prépondérance américaine", alors qu'une analyse élémentaire de la politique indienne montre que c'est exactement l'inverse. En fait, Modi veut tellement s'extirper du bloc BAO qu'il a aussi signé un accord de coopération militaire avec l'Australie ...
Modi : "Le bloc BAO c'est trop d'la balle ..."

A lire : $10 bn business: How Israel became India’s most important partner in arms bazaar

PS: L'"expert" Arnaud Dubien est de retour et nous explique qu'en fait la Russie n'a pas besoins de ce rafiot, qu'elle l'a acheté uniquement pour faire plaisir à la France. Tiens, on apprend aussi que du matériel "sensible" a été dérobé sur le Mistral ...

11 commentaires:

  1. Robert Marchenoir28 novembre 2014 à 19:05

    Excellent travail et ô combien nécessaire.

    Moi aussi ça commençait à m'agacer ce mantra du contrat des Rafale indiens prétendument mis en danger par la non-livraison des Mistral. Et effectivement, c'était plus que suspect, dans la mesure où aucun des journalistes ou des "experts" diffusant cette assertion ne se donnaient la peine d'interroger des sources indiennes, ce qui aurait pourtant été la première chose à faire.

    D'ailleurs on voit mal quel serait le motif de l'Inde pour rejeter les Rafale au prétexte de la non-livraison des Mistral. Est-ce que l'Inde a l'intention d'annexer la Russie, ou tout autre pays souverain ? Est-ce que l'Inde prévoit d'envoyer des parachutistes dans des enclaves hindiphones de la banlieue parisienne, afin d'en revendiquer la possession ?

    A l'examen, la plupart des bobards de la propagande poutinienne fonctionnent ainsi : ce sont toujours les mêmes représentants du réseau de désinformation pro-russe qui se citent mutuellement. Dans les rares cas où ils citent une source tierce ou raisonnablement objective (par exemple occidentale), vous pouvez être à peu près sûr qu'elle sera tronquée, déformée et qu'on lui fera dire ce qu'elle ne dit pas.

    Voyez par exemple ce démontage d'un autre mensonge de Moscou, selon lequel un navire de la flotte américaine patrouillant en mer Noire aurait vu ses moyens de défense électronique annihilés par un avion russe, suite à quoi l'équipage, dégoûté, aurait donné sa démission :

    http://malcolmpollack.com/2014/11/15/did-this-happen/

    La réalité est simplement qu'un avion russe a survolé à basse altitude, de façon agressive et répétée, le navire américain ; mais aucune trace de destruction électronique, et encore moins de démission.

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  2. Robert Marchenoir28 novembre 2014 à 19:10

    Il faut aussi admirer l'argument : la Russie n'a pas vraiment besoin des Mistral, c'est bien pour ça qu'il faut les lui livrer.

    Plus tordu et de mauvaise foi, c'est difficile.

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  3. Robert Marchenoir28 novembre 2014 à 19:23

    Autre technique soviétique bien rodée (euh, pardon, russe) : un mensonge chasse l'autre. Vous souvenez-vous du fameux argument qu'on lisait partout, il y a quelques mois ? "La Russie est dans son bon droit, la preuve : elle s'est emparée de la Crimée sans tirer un seul coup de feu."

    Quatre mille morts plus tard, dans le Donbas, on n'a pas beaucoup entendu les blogueurs et les experts pro-Poutine s'excuser d'avoir sorti une telle connerie. Ils auraient tort de se gêner, tellement les gens ont une mémoire de poisson rouge.

    La simultanéité suspecte avec laquelle ces arguments mensongers apparaissent dans l'espace public, le caractère massif de leur dissémination et leur remplacement rapide par d'autres dès qu'ils sont discrédités montrent qu'ils sont délibérément injectés par la Propagandastaffel poutinienne.

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    1. Un autre exemple est celui de Poutine lui-même qui, dans son discours de Valdaï, fustige le nationalisme comme étant la source de tous les maux de la terre, avant de se proclamer quelques minutes plus tard le plus fervent des nationalistes russes ....

      Divers vidéos et podcasts sur le sujet qui pourraient vous intéresser :

      https://www.youtube.com/watch?v=foSg6Ch97V4

      http://cestpassecretcestdisret.blogspot.com/2014/11/the-menace-of-unreality-combatting.html

      http://www.rferl.org/content/podcast-the-kremlins-mind-bombs/26692288.html

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    2. Robert Marchenoir29 novembre 2014 à 16:58

      Merci pour ces liens. Très intéressante conférence de Snyder : le but est de discréditer le journalisme (je dirais : l'existence de la vérité). C'est délibéré. Et ça marche.

      Je n'arrive pas à écouter votre conférence "The Menace of Unreality", mais je suppose qu'elle est basée sur ce rapport, effectivement fondamental pour comprendre ce qui se passe (je préfère l'écrit à l'audio, c'est plus rapide !) :

      http://www.interpretermag.com/wp-content/uploads/2014/11/The_Menace_of_Unreality_Final.pdf

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  4. Encore une fois Symmaque, un travail... Énorme! Et complet!!

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  5. Je m'associe aux félicitations précédentes :) . Vous êtes d'autant plus méritoire que tout seul et sans argent à gagner, vous faites parvenez à contrer les mensonges des équipes richement dotées de Polémia & Réalpolitik, celles-là même qui sont passés du statut de "réinformateur" au statut de "désinformateur" sous la tutelle des réseaux du Guébiste .

    A noter la suspension de la vente des Mistrals est d'ores et déjà "compensée" par la vente à une compagnie brésilienne de 35 avions à Airbus pour 2,9 milliards d'euros ( http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/01/airbus-signe-un-contrat-de-2-9-milliards-d-euros_4531918_3234.html ). Or le Brésil, comme l'Inde est considéré comme "neutre" (faisant partie des BRICS).

    Autre élément qui est assez discret dans les médias, et dont certains membres de l'UMP (dont son président Sarkosy) ou un certain Dupont Gangnan, se disant Gaulliste devraient méditer :
    Dans les années 60, la question de la vente d'armes à des pays en guerre se posaient déjà. Charles de Gaulle qui était au pouvoir avait alors annulé un contrat de 50 mirages à destination d'Israël. Il est vrai que le grand Charles avait un sens de l'honneur et une vision à long terme que nombre de nos actuelles élites n'ont pas.

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    1. Robert Marchenoir2 décembre 2014 à 20:57

      Voilà. Le sens de l'honneur. Je viens de découvrir avec un retard considérable, et bien qu'ayant pas mal creusé la question depuis un certain temps, l'éditorial du président d'Ouest-France sur ce sujet, qui date pourtant de septembre :

      http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/mistral-question-dhonneur-06-09-2014-157844

      Ce n'est que par l'intermédiaire d'un obscur site des Ukrainiens de France que je suis tombé dessus.

      On nous tympanise avec la parole de la France, mais on parle fort peu de l'honneur de la France. Et on oublie complètement de mettre en cause la parole de la Russie. Celle-ci, explicite ou implicite, consistait bien évidemment à ne pas menacer la sécurité de la France et de ses alliés (et, plus généralement, la paix dans le monde et le droit international) avec les armes qu'elle avait l'intention d'acheter.

      A partir du moment où la Russie trahit, elle, cette parole, l'engagement de la France ne tient plus.

      Cela devrait être évident pour n'importe qui doté de deux sous de jugeote et de sens moral. Mais nous nous laissons dicter les termes du débat par la propagande russe, et tout le monde reprend sans moufter le thème de "la parole de la France", en valsant maladroitement tout autour.

      Ce n'est pas la question. La question, c'est la parole de la Russie. Or, elle a amplement montré, dans cette affaire, qu'elle n'en avait aucune.

      Il devrait aller de soi qu'il ne peut pas être question de livrer à Moscou un navire qui pourrait l'aider, non seulement en théorie, à mettre en application ses ambitions expansionnistes, mais à obtenir un avantage décisif dans la guerre d'agression en cours contre l'Ukraine, pour établir un corridor terrestre entre la Russie et la Crimée.

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  6. Le gvt français dit que le contrat des rafales indiens est en passe d'être signé!!

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  7. Itar-Tass, en prime, semble avoir sérieusement manipulé ce qu'à dit Henrotin : http://www.dsi-presse.com/?p=7092

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